- 23 Juillet 2025 - Biosphère
Dans le paysage culturel québécois, rares sont les artistes qui incarnent avec autant de force l’alliance entre création théâtrale et engagement écologique que Christine Beaulieu. Comédienne, autrice et dramaturge, elle a su transformer la scène en un véritable lieu de réflexion citoyenne, où les enjeux environnementaux prennent vie avec une intensité remarquable.
Une rencontre marquante
J’ai eu la chance de rencontrer le chemin de Christine en 2015, lors d’une visite du barrage d’Eastmain dans le Nord-du-Québec. Elle menait alors ses recherches pour sa pièce J’aime Hydro, tandis que je travaillais à la première campagne sur le transport électrique chez Équiterre. En moins de cinq minutes, le courant est passé entre nous. Ce fut le début d’une série de collaborations riches et stimulantes.
J’ai été témoin de son processus de création, de ses recherches rigoureuses, et de ses nombreux déplacements à travers le Québec — souvent à bord de sa voiture électrique — pour rencontrer les communautés autochtones. Une aventurière au cœur d’or.
Une nouvelle collaboration à la Biosphère
Aujourd’hui, en tant que directrice de la Biosphère, j’ai proposé à Christine de présenter sa pièce Les saumons de la Mitis dans notre musée. Elle a accepté avec enthousiasme. Cette collaboration allait de soi : la Biosphère propose des expériences scientifiques et artistiques transformatrices, qui visent à reconnecter les gens à la nature et à les mobiliser pour la transition écologique.
Donner voix aux rivières
Les saumons de la Mitis est une œuvre poétique et engagée, qui donne littéralement la voix aux saumons sauvages de la rivière Mitis, affectés par les barrages hydroélectriques. La pièce démontre que la transition énergétique est impossible sans la protection de la biodiversité. Lors d’une de nos conversations, j’ai voulu en savoir plus sur son amour de la nature et sur sa vision du théâtre comme levier de transformation sociale.
Isabelle St-Germain : Le théâtre documentaire permet-il de transformer les gens? Je pense notamment à J’aime Hydro, qui a marqué la conscience collective des Québécoises et des Québécois.
Christine Beaulieu : Le commentaire qui me touche le plus, c’est quand quelqu’un me dit : « Depuis J’aime Hydro, quand j’allume la lumière chez moi, je pense à la rivière. » Ce lien entre notre confort et la ressource naturelle est fondamental. Habiter en ville peut nous éloigner de la nature, c’est normal de l'oublier parce que rien ne nous ramène nécessairement à elle au quotidien. Le théâtre peut éveiller l’imaginaire et nous permettre toutes sortes de prises de conscience.
Avec J’aime Hydro, les gens ont renoué avec la rivière. Avec Les saumons de la Mitis, je souhaite éveiller de l’empathie pour une autre espèce, sans attendre de bénéfice personnel. Protéger une ressource ou un animal sauvage pour ce qu’ils sont. Laisser couler une rivière, ne pas entraver le chemin d’un saumon. J'aimerais que l'on aime et que l'on souhaite protéger la nature sans qu'elle réponde à un besoin humain.
Le théâtre est un espace magique où tout est possible. Dans Les saumons de la Mitis, on se glisse dans la peau d’un saumon. On comprend sa vie, ses défis et on ressent une forme de compassion pour une autre espèce. Si on transforme un écosystème, on bouscule des tonnes d'espèces qui y vivent. Et, le jour où nous regrettons nos gestes, nous ne pourrons pas revenir en arrière. Les gestes s'accumulent, ils ne s'effacent pas.
Avec cette création, je voulais aller à la rencontre des gens, je souhaitais briser le 4e mur du théâtre, entre l’actrice et la salle. Chaque représentation devient un événement communautaire, une opportunité de dialogue, un échange. Je me laisse déstabiliser, je reste ouverte à ce qui survient; un enfant qui s'exprime, un coup de vent, un spectateur qui veut ajouter son grain de sel à la représentation. Avant le spectacle, je prends un moment avec chaque personne pour les accueillir, leur souhaiter la bienvenue en leur offrant un petit œuf de saumon, cette considération permet aux gens de se sentir impliqués dans l’événement.
Isabelle St-Germain : Quel est ton rapport avec la nature?
Christine Beaulieu : Je suis toujours surprise d’entendre : « Il y a nous et il y a la nature. » Pour moi, nous faisons partie de la nature. Il faut apprendre à s’y réinsérer et à mieux collaborer avec elle, comme une sœur ou une meilleure amie. Il faut cesser de chercher à la contrôler, mais plutôt lui donner le plus de liberté pour vivre.
Isabelle St-Germain : Peux-tu nous partager un moment marquant avec la nature?
Christine Beaulieu : Sauter dans un lac, à tout moment de l’année, me fait sentir vivante. Monter une montagne, faire corps avec elle, pas pour la dominer, mais pour la rencontrer dans toute sa puissance. Gravir une montagne, est une activité souvent gratuite, qui devient une journée mémorable qui nous comble et nous nourrit.
Christine Beaulieu nous rappelle que l’art peut être un levier de transformation sociale. En mêlant émotion, rigueur et engagement, elle fait du théâtre un espace où l’environnement fait cœur avec citoyenneté et culture. Elle prouve que le théâtre peut aussi être un outil puissant de démocratie participative.
Ne manquez pas les représentations de la pièce Les saumons de la Mitis, présentées à la Biosphère du 20 au 24 août 2025.












